August Strindberg, de la mer au cosmos, Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne

AUGUST STRINDBERG : De la mer au cosmos

La formule de l’art à venir (et comme tout le reste, à s’en aller !) : c’est d’imiter la nature à peu près : et surtout d’imiter la manière dont crée la nature.

La Revue des revues du 15 novembre 1894

Écrivain et dramaturge de renommée internationale, auteur des célèbres pièces de théâtre Père et Mademoiselle Julie, August Strindberg (1849-1912) est aussi un des plus grands artistes plasticiens suédois. Peintre et photographe autodidacte, il se révèle un exceptionnel créateur d’images.

Le Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne organise la première rétrospective consacrée aux œuvres plastiques de Strindberg en Suisse, pays où le Suédois a séjourné à plusieurs reprises. Cette exposition est une occasion rare de voir ses principaux chefs-d’œuvre réunis.

Du début des années 1870 aux premières années du XXe siècle, Strindberg s’adonne par intermittence à la peinture et la photographie. L’artiste crée des œuvres puissantes et vigoureuses, sans véritable équivalent à l’époque, paysages de déchaînement des forces naturelles dans lesquels les éléments, le ciel et la mer, semblent sur le point de se dissoudre. Il écrit parallèlement une nouvelle théorie de l’art, dont le texte majeur, « Du hasard dans la production artistique », anticipe les idées développées plus tard par le surréalisme. Strindberg, en quête de la vérité, réalise également des autoportraits et des portraits photographiques de ses proches. Dès le début des années 1890, sa pratique de la photographie se fait plus expérimentale : il cherche alors à fixer sur la plaque ou le papier l’invisible, l’âme et les cieux.

 

EXPOSITION

Le parcours s’articule autour des trois périodes durant lesquelles Strindberg a peint (de 1872 à 1874, de 1892 à 1894 et après 1900) et présente ses expérimentations photographiques (autoportraits et portraits 1886-1906, photogrammes 1890-1896, études de nuages 1906-1907).

 

  • Dans l’archipel, 1872-1874 et 1892

Les premières peintures de Strindberg ont pour seuls thèmes la mer et la nature de l’archipel de Stockholm, deux motifs récurrents de son œuvre futur. Après presque deux décennies d’interruption, Strindberg se remet à peindre à l’été 1892.

A plusieurs reprises, il traite le sujet d’une fleur solitaire sur un rivage désert. Bien que ces plantes soient reproduites avec précision, ces tableaux ont souvent été envisagés comme des images symboliques, autoportraits de l’artiste ou transcriptions de sa solitude.

L’atmosphère des œuvres de cette période oscille entre calme ensoleillé et sombre chaos.

  • Berlin-Dornach-Paris, 1893-1894

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Pourtant éloigné de l’archipel de Stockholm, Strindberg continue de faire de la mer le sujet de ses tableaux. Aux ciels sombres et menaçants répondent les flots déchaînés. L’artiste dissout la séparation entre ciel et mer pour faire surgir une nouvelle matière faite d’écume et de bruine. Eau et mer fusionnent dans une matière épaisse, appliquée de manière fruste au couteau à palette et au doigt.

Pendant cette période d’intense activité picturale, Strindberg développe une théorie de l’art en relation avec la peinture, dont le texte principal est « Du hasard dans la production artistique ». Dans sa construction de l’image, il abandonne le rôle principal au hasard. Ainsi, dans le tableau Le pays des merveilles, peint en 1894, le paysage forestier donnant sur la mer se mue en grotte souterraine.

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  • Strindberg au XXe siècle, 1901-1905

Lorsqu’il reprend la peinture en 1901, Strindberg vient de traverser la crise la plus aigüe de son existence, dite d’Inferno. L’artiste s’installe à nouveau à Stockholm et il revient alors fréquemment dans sa peinture au motif de la mer au large de l’archipel.

Il travaille aussi à des motifs que lui inspirent ses promenades dans les environs de la ville. Strindberg compose ses tableaux par champs de couleurs horizontaux superposés, presque parallèles. Ces œuvres atteignent un synthétisme qui les a fait comparer à des décors de théâtre symbolistes.

 

 

  • Autoportraits et portraits photographiques : pénétrer l’âme, 1886-1906

« Je cherche la vérité dans l’art de la photographie, intensément, comme je la cherche dans beaucoup d’autres domaines », écrit Strindberg. Cette vérité, il croit d’abord la trouver dans une série d’autoportraits et de photographies de ses proches qu’il réalise alors qu’il est installé à Gersau, en Suisse, au bord du lac des Quatre-Cantons.

Strindberg y apparaît dans différents rôles: écrivain, père de famille, jardinier et même nihiliste russe !

Cherchant à capter une vérité qui ne réside plus selon lui dans la simple reproduction mécanique d’une apparence mais dans une saisie intime du vrai, il s’essaie au « portrait psychologique», aux «photographies de l’âme», clichés s’emparant des propriétés psychiques de son modèle.

 

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  • Expérimentations photographiques: saisir l’invisible,1890-1896

En quête du vrai dans les sphères de l’invisible, la pratique photographique de Strindberg se fait expérimentale. Elle se rapproche de ses recherches dans le domaine des sciences et surtout de sa passion pour l’occultisme.

L’artiste tente de reproduire les étoiles du ciel en laissant la plaque photographique reposer sous le ciel nocturne, sans appareil, ni objectif, ni lentilles, ou de fixer directement sur le papier photographique les énigmatiques images créées par le givre sur un verre

 

  • Extrait

«Strindberg, peintre du dimanche». Ce titre d’un article publié par la Tribune de Lausanne le 20 mai 1962 est brutal. Il tranche sans inviter au débat : Strindberg serait un artiste amateur! Qu’est-ce à dire? Que sa peinture relèverait du banal, voire de la médiocrité ? La multiplication des expositions consacrées à Strindberg depuis le début des années 1960, l’importance de la bibliographie sur ses activités de peintre et de photographe, ainsi que la récente envolée de sa cote sur le marché de l’art semblent prouver le contraire: la création plastique du Suédois suscite l’intérêt aussi bien des universitaires et des conservateurs de musées que du public et des collectionneurs. Pour autant, Strindberg n’est pas un peintre professionnel. (…) Déroutants, échappant aux clefs de lecture traditionnelles, véritables ovnis issu la scène artistique suédoise du dernier quart du XIXe et du début du XXe siècle, les tableaux de Strindberg ne sont- ils que des objets de curiosité sans qualité artistique véritable ? Strindberg serait-il un peintre qui ne sait pas peindre, un écrivain qui aurait peint par hasard ?

Strindberg est un alchimiste de la peinture. Tout comme il transforme le papier doré en or, il transmue en tableau le vulgaire morceau de carton ou l’utilitaire plaque de zinc, dont la surface rigide est plus à même que la toile de supporter la matière épaisse, le passage de ses doigts ou du couteau à palette venant la triturer. Tout comme il ne masque pas la violence des sentiments et la cruauté des mots dans ses pièces de théâtre, il ne cherche pas à embellir le support, au contraire, il tire parti de ses défauts, de l’irrégularité de sa découpe et de sa planéité aléatoire pour rendre l’image plus brutale, saisissante. La matière? Il est prêt à la rendre plus compacte encore en mélangeant du plâtre à l’huile, prêt à la mettre à mal en brûlant sa surface à l’aide d’une lampe pour obtenir des effets inédits.

Strindberg ne se soumet pas plus au diktat de la peinture de son temps qu’il ne se plie aux règles de l’écriture ou aux méthodes scientiques de ses contemporains. Refus des lois de la philosophie naturaliste et des conventions de la peinture se rejoignent dans la fusion des éléments naturels et l’expression de leur origine commune. (…) Strindberg établit un nouvel ordre pictural tout comme il établit un nouveau monisme, montrant que tout peut se trouver dans tout et que tout peut se changer en tout… même, par hasard, un écrivain en un peintre ?

 

Camille Lévêque-Claudet, « Maintenant je lance mes tableaux un à un, on va m’établir en peintre ». Strindberg, peintre par hasard ?», p.19-27

 

  • ECRITS D’ARTISTE

« À mes moments perdus, je peins. Afin de pouvoir mieux maîtriser la matière, je choisis une toile ou bien un carton, c’est-à-dire environ le temps que dure ma bonne disposition. Une intention vague est en moi. Par exemple, je veux faire un sous-bois ombragé par où l’on aperçoit la mer au soleil couchant.

Bien. Du bout de mon couteau appliqué d’une certaine façon – je ne me sers pas de pinceau – je distribue les couleurs sur le carton et là je les mêle afin d’obtenir un à-peu- près de dessin. Au milieu de ma toile, un trou représente la fuite de la mer vers l’horizon. Maintenant l’intérieur du bois, les rameaux enlacés, les branchages formés par un groupement de couleurs, inextricable, mais harmonieux. La toile est couverte, je m’éloigne et je regarde! Bigre!… De mer, je n’en découvre point. Par le trou illuminé, m’apparaît une perspective infinie de lumière rose et bleue dans laquelle des êtres vaporeux, sans corps, inqualifiables, flottent comme des fées au manteau traînant de nuages. Le bois s’est mué en une caverne obscure, souterraine, barrée de broussailles, et le premier plan voyons – ce sont des rochers couverts de lichens comme on n’en voit pas et là, vers la droite – le couteau a tellement lissé les couleurs qu’elles semblent des reflets dans une surface d’eau. Mais alors, c’est un étang. Parfait! Pourtant, au-dessus de l’eau, j’aperçois une tache blanche et rose dont je ne puis plus m’expliquer la signification d’origine. Un moment… Ah ! c’est une rose ! Deux secondes et l’étang est encadré de roses roses. Ciel, que de roses ! »

«Du hasard dans la production artistique», La Revue des revues du 15 novembre 1894

« Je ne peux guère renvoyer à mes manuscrits non publiés, mais je voudrais simplement faire remarquer ici que la lumière de la lune a un effet plus fort que le soleil sur une plaque de bromure d’argent dans le développateur. Et aussi : la lumière d’une lampe à pétrole agit plus fort que la lumière du jour dans des conditions identiques.
Quelles conclusions pourrait-on donc tirer de tout ceci, des rayons X qui sont des rayons ordinaires, de la transparence relative des corps, de la photographie sans lentille, de la photographie sans appareil-photo ni lentille ? Au moins celle-ci : la physique en vigueur – et la chimie – n’ont pas encore résolu les problèmes universels ; les lois de la nature, comme on les appelle, sont des simplifications, dictées par des hommes simples et non par la nature, l’univers nous dissimule encore des secrets, et c’est pour cette raison que l’humanité est en droit d’exiger une révision des sciences naturelles, sur lesquelles les rayons X ont jeté une lumière particulièrement peu sympathique.

«L’action de la lumière dans la photographie – Quelques réflexions dues aux rayons X» Paru en suédois en mars 1896 dans le Göteborgs Handelstidning. Traduit par Lena Grumbach

 

BIOGRAPHIE SUCCINCTE

1849 : August Strindberg Naissance à Stockholm le 22 janvier.

1869 : Écriture de sa première pièce, Un cadeau de fête, aujourd’hui perdue.

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1871: Strindberg séjourne pour la première fois sur l’île de Kymmendö, dans l’archipel de Stockholm, où il trouve des paysages qui inspireront sa peinture.

1872 : Strindberg se voue à  l’écriture. Il tente de gagner sa vie comme journaliste et s’essaie à la critique d’art. Au printemps, il peint son premier tableau connu, Les Ruines du Château de Tulborn. L’été, il se rend à Kymmendö où il dessine d’après nature.

1873 : Strindberg passe l’été à Kymmendö où il peint plusieurs paysages de bord de mer.

1874 : Strindberg travaille au Dagens Nyheter, écrivant des critiques littéraires, dramatiques et artistiques.

1876 : Au mois d’octobre, Strindberg séjourne trois semaines à Paris pour enquêter sur la nouvelle école de peinture française et sur la vie des peintres suédois installés dans la capitale. Il voit pour la première fois des œuvres des impressionnistes et assiste à de nombreuses représentations théâtrales.

 

1879 : En novembre, parution de La Chambre rouge.

1883 : A la mi-septembre, il quitte la Suède avec toute sa famille pour séjourner en France.

1884 : Au mois de janvier, Strindberg et sa famille s’installent en Suisse, à Ouchy. Il publie son nouveau recueil de nouvelles, Mariés, pour lequel il est poursuivi pour blasphème

1885 : Fin mars, la famille s’installe en France.

1886 : Strindberg est de retour en Suisse en mai, et il s’établit près d’Othmarsingen, dans le canton d’Argovie. A la fin du mois, Le Fils de la servante, premier volume de son auto- biographie, est publié. Il s’installe début octobre à Gersau ; là, il s’intéresse à la photographie et réalise une série de portraits le mettant en scène, seul ou en famille.

1887: Début janvier, la famille Strindberg quitte Gersau pour la Bavière. En été, Strindberg traduit en français Père, une pièce qu’il avait commencé à écrire en février et qu’il envoie à Émile Zola. Il part avec sa famille pour le Danemark, où il restera dix-huit mois.

 

 

1888 : Publication de Mademoiselle Julie.

1889 : En janvier, Strindberg se livre à des expériences scientifiques. Fin avril, il rentre en Suède, mettant fin à un exil volontaire de six ans.

1892 : Strindberg se consacre à des expériences scientifiques et à la peinture; il peint une trentaine d’œuvres. Le 30 septembre, Strindberg quitte la Suède pour Berlin. Pendant les sept mois de son séjour, il se consacre à la chimie, à la peinture et à la photographie.

1894: À Dornach, en Autriche, il mène une intense activité picturale. Il s’adonne aussi à des expériences photographiques.

1895: À Paris, Strindberg fréquente Paul Gauguin, Alphonse Mucha et le compositeur Frederick Delius.

1896 : Ce séjour parisien coïncide avec ce que l’on a appelé la « crise d’Inferno ». Souffrant de troubles psychiques, il est persuadé qu’on en veut à sa vie.

 

1897 : C’est à Lund, à la sortie de sa crise, que Strindberg commence la rédaction d’Inferno en français.

1899: Il emménage à Stockholm le 19 août, où il habitera jusqu’à sa mort.

1901: Strindberg se remet à peindre, jusqu’en 1905.

1906 : Strindberg construit son propre appareil photographique (Wunderkamera) et, avec l’aide du photographe Herman Andersson, s’essaie au portrait psychologique grandeur nature.

1907: Le 26 novembre, le Théâtre intime d’August Falck et Strindberg est inauguré à Stockholm.

1912 : Le 14 mai, Strindberg meurt d’un cancer de l’estomac.

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Une réflexion sur “August Strindberg, de la mer au cosmos, Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne

  1. Bonjour,
    Finalement une chronologie et des images claires. Bravo ! Mais une petite remarque quand même,
    vous oubliez la brève période Paris-Versailles-Petit-Quevilly fin 1894-1895, où le Maître produit des
    toiles dites  » à la française  » ?

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